Depuis plus de vingt ans, j’accompagne des personnes confrontées à la mort, au deuil et aux transformations profondes que ces expériences peuvent provoquer.
Au fil de cette pratique, j’ai rencontré une limite que la parole seule ne permet pas toujours de dépasser : comprendre ce qui nous arrive ne suffit pas nécessairement à aller mieux. On peut savoir pourquoi l’on souffre, en parler, l’avoir longuement pensé, et pourtant continuer à se sentir profondément atteint.
C’est ce qui m’a amenée à intégrer l’hypnose à ma pratique clinique.
Retrouver une expérience de soi
L’hypnose permet de travailler autrement. Elle ne s’adresse pas uniquement à ce que nous pensons ou à ce que nous pouvons mettre en mots, mais aussi à notre expérience corporelle, sensorielle et émotionnelle.
Nous sommes des êtres incarnés, en relation avec les autres et avec notre environnement. Ce que nous vivons s’inscrit dans le corps, dans nos sensations, nos perceptions, nos mouvements, notre respiration. L’hypnose ouvre un espace où ces dimensions peuvent être mobilisées et où de nouvelles expériences deviennent possibles.
Dans cette approche, il ne s’agit pas de lutter contre une pensée ou de chercher à contrôler une émotion. Il s’agit plutôt de retrouver une forme de disponibilité, de laisser émerger d’autres possibilités et de remettre en mouvement ce qui semblait figé.
François Roustang n’a pas cessé de répéter que:
« La force du vivant humain est avant tout une fonction relationnelle investie dans un corps. »
L’hypnose s’inscrit pour moi dans cette perspective : elle ne cherche pas à imposer un changement, mais à favoriser les conditions dans lesquelles le changement peut advenir.
Elle peut notamment accompagner les personnes confrontées à l’anxiété, au stress, aux ruminations, à une perte de confiance en soi ou à certaines souffrances psychiques et corporelles.
L’hypnose dans le processus de deuil
Le deuil est une expérience singulière. Il n’existe pas une manière « normale » de faire son deuil, ni un parcours dont on pourrait connaître à l’avance les différentes étapes.
Perdre quelqu’un transforme notre vie, mais aussi notre manière d’être en relation avec cette personne. Même après sa mort, le lien ne disparaît pas nécessairement : il change de forme.
Cette conception du deuil rejoint profondément la pensée de Vinciane Despret, notamment développée dans « Au bonheur des morts ». Elle nous invite à déplacer notre regard sur la mort et sur les relations que nous entretenons avec ceux qui sont morts. La mort ne signifie pas nécessairement la fin d’une relation : les liens peuvent continuer, mais sous d’autres formes…
Le défunt peut continuer à compter dans nos vies, à travers les souvenirs, les gestes, les paroles, les objets, les habitudes, mais aussi à travers ce que sa présence — ou son absence — continue de faire en nous. Il ne s’agit pas de nier la mort ou de refuser l’absence, mais de reconnaître que les morts peuvent continuer à avoir une place dans nos existences et que la relation avec eux peut encore évoluer.
Le deuil peut alors être envisagé non comme un processus au terme duquel il faudrait se détacher du disparu, mais comme une transformation du lien. Il s’agit peu à peu d’apprendre à vivre avec l’absence, tout en laissant la relation continuer à exister autrement.
C’est cette transformation du lien qui peut parfois être difficile à vivre.
La tristesse, la colère, la culpabilité, le manque ou la peur peuvent prendre toute la place et rendre difficile l’ouverture vers une nouvelle manière d’être avec celui ou celle qui est mort.
L’hypnose peut alors offrir un espace particulier pour expérimenter cette transformation autrement. Elle permet de s’appuyer sur les sensations, les images, les émotions et l’imaginaire pour retrouver progressivement des ressources et donner une nouvelle place au défunt dans son monde intérieur.
Il ne s’agit pas d’oublier, de « tourner la page » ou de renoncer au lien. Il s’agit plutôt de pouvoir continuer à vivre avec cette absence, tout en laissant évoluer la relation avec la personne disparue.
Dans cet espace, il peut devenir possible de retrouver un souvenir, une sensation, une parole, une manière d’être ensemble ou encore une présence intérieure qui ne cherche pas à remplacer la personne absente, mais à reconnaître ce que la relation continue de produire en soi.
L’hypnose ne vient donc pas rompre le lien avec le défunt. Elle peut au contraire permettre d’explorer la manière dont ce lien continue de vivre et de se transformer, à partir de l’expérience singulière de chaque personne.
Ce travail peut également permettre d’apaiser certaines émotions qui empêchent d’avancer : une culpabilité persistante, une colère qui ne trouve pas d’issue, une tristesse devenue envahissante ou encore la peur de continuer à vivre.
Un chemin qui ne ressemble qu’à vous
Chaque deuil est différent. Pour certaines personnes, quelques séances peuvent suffire à traverser un moment particulièrement difficile. Pour d’autres, un accompagnement plus long sera nécessaire.
L’hypnose peut alors s’inscrire dans un processus thérapeutique plus large, en complément du travail analytique.
Dans mon travail, je ne cherche pas à « réparer » le deuil, car la perte ne peut pas être effacée. Il s’agit plutôt de retrouver progressivement la possibilité de vivre avec ce qui a changé, de renouer avec ses ressources et de permettre à la vie de reprendre sa place autrement.
Et peut-être aussi de découvrir que continuer à vivre ne signifie pas laisser les morts derrière soi, mais d’apprendre à vivre avec eux autrement.
